Tout d'abord...

Ceci est une fiction. Je ne peux pas garantir que je m'y consacrerai jusqu'au bout, mais au moins c'est un début. Toute ressemblance avec des personnages existants serait vachement fortuite!


Vous trouverez ICI un lien vers l'annuaire de blog 'conseillemoi'. Si vous voulez référencer votre blog, n'hésitez pas!

# Posté le jeudi 20 décembre 2007 06:22

Modifié le jeudi 20 décembre 2007 11:47

EPISODE 1- L'ordre de la Vipère

EPISODE 1- L'ordre de la Vipère
Les cris stridents et rauques se mêlèrent une ultime fois, augmentèrent jusqu'à l'extrême, et Judith perçut les sursauts de la foule massée autour d'elle. Ses tympans étaient encore emplis de ces rugissements de bête lorsque les flammes s'élevèrent autour d'elle. La température augmentait rapidement, et bientôt, la fumée l'empêchait de distinguer les visages de ceux qui la regardaient. Les flammes léchaient ses pieds, et elle tentait de se libérer de leur baiser mortel, mais les chaînes l'en empêchaient, lui maintenant les chevilles soudées ensemble. Bientôt ce fut la poutre de bois qui s'enflamma, et le feu rampa le long de sa colonne vertebrale, se percha sur ses épaules. La fumée l'étouffait, et chaque inspiration était vide d'oxygène. La brûlure s'étendit sur sa poitrine, et embrassa son cou. Judith leva la tête, ses longs cheveux crépitaient dans les flammes, sa bouche s'ouvrit une ultime fois pour chercher l'air, ses yeux s'écarquillèrent, la douleur intense augmentait alors que les flammes venaient à bout de sa peau, et la sorcière du village poussa son dernier cri.

Judith s'assit brusquement dans son lit, et cessa de hurler. Elle passa une main sur sa gorge, et attendit que la sensation d'étouffement se dissipe tout à fait. Elle était en sueur et son large pyjama bleu, en coton, collait à son corps tremblant. C'était toujours le même rêve, celui où elle brûlait vive sur la place du village, enchaînée à une poutre dressée sur un tas de bois et de paille. Avant d'allumer le bûcher, la populace lui jetait des chats égorgés. Tous se prêtaient à ce jeu morbide, les vieux, les enfants, les femmes, les hommes, les mendiants comme les bourgeois. Elle les affrontait en silence, sans pleurer ni se révolter, patiente.
Ce rêve obsédant, Judith le faisait depuis des années, depuis son enfance, toujours le dimanche soir, immanquablement. Elle se réveillait toujours à la même heure, de manière inéluctable. Tous les remèdes avaient été tentés pour la débarasser de ce cauchemar terrible, mais il revenait sans cesse.
Sans cesse.

La main de Judith alla se poser sur la table de nuit, caressa le bois en contreplaqué, puis trouva l'interrupteur. Une petite lampe à abat-jour rose pâle illumina la chambre d'étudiante de la jeune fille. Sa couette était recouverte d'une housse rose également, et elle apperçut son bureau en désordre, ainsi que son placard où elle avait collé quelques photographies de paysages loitain. Puis, sur tous les murs, elle vit s'aligner des petits papiers punaisés à la hâte, sur lesquels elle notait les rêves et les visions qui lui venaient. Son coeur ralentit, alors qu'elle constatait avec soulagement qu'elle était bien dans sa chambre.
Il lui était déjà arrivé de se réveiller ailleurs, dans des endroits inconnus. C'était pour cela que Judith portait ces pyjamas classiques, larges, faits d'une chemise à larges boutons et d'un pantalon, et qu'elle gardait des chaussettes pour dormir: au cas où elle se retrouverait ailleurs. Elle avait pensé, bien sûr, à des crises de somnambulisme, mais il lui était arrivé, une fois, de se réveiller en Irlande.
Pendant longtemps, elle avait dormi avec son sac à main et ses papiers, parfois avec ses chaussures, mais cette année avait bien commencé, puisqu'elle s'était toujours réveillée dans la cité universitaire. Pas toujours dans sa chambre, certes, mais au moins, le périmètre s'était considérablement réduit.
Judith posa les pieds par terre, et s'assit au bord de son lit. Ses mains repoussèrent ses cheveux noirs, mi-longs, lisses mais volumineux, et frottèrent son visage pâle, piqueté de tâches de rousseur à peine visibles, concentrée sur son nez court et rond. Ses yeux verts s'ouvrirent et se fermèrent doucement.

- Judith? Ca va? Demanda une voix de petite fille.
Judith ne se retourna même pas.
- Je t'ai déjà dit de me laisser tranquille, Lise. Soupira-t-elle.
- T'es pas marrante...Je suis toujours toute seule, moi.
Judith tourna la tête, et vit devant elle la petite fille blonde, aux cheveux bouclés, qui portait toujours son chemisier rose, taché de terre, et son bermuda élastique, bleu, décoré de papillons roses, sur lequel tombait une banane verte, agrémentée d'un dessin d'ourson. Ses baskets originellement blanches étaient couvertes de boue, qui salissait allègrement la moquette délavée de la chambre de Judith.
- Lise, j'ai fait ce que j'ai pu. La police m'a montré des tas de Lises disparues, mais tu n'en fais pas partie. Tu es sûre que tu t'appelles comme ça?
La petite fille parut pensive.
- C'est comme ça qu'il m'appelait. Le croque-mitaine. Répondit elle.
Judith se leva avec difficulté, et écarta les bras en signe d'impuissance.
- Tu es là depuis six ans, Lise. Je ne sais pas qui est ton croque-mitaine.

Quelqu'un frappa quelques coups à la porte.
Une voix masculine tonna.
-Judith! Judith! Tu vas bien? Je défonce la porte!

Judith contourna Lise, qui la regardait avec amusement, et se précipita sur la porte de sa chambre, qu'elle ouvrit à moitié.
Un immense garçon aux épaules larges la regardait en immitant assez pitoyablement le regard pénétrant de Superman, et à côté de lui se tenait une jeune fille dont les cheveux blonds étaient retenus en queue de cheval haute, qui portait un débardeur blanc couvrant à peine sa poitrine opulente, et un pantalon de jogging posé excessivement bas sur les hanches.

-Je vais très bien, Gus. Je t'assure...Dit elle, s'efforçant de sourire. Gus était le gros-bras du campus, et il essayait de faire oublier qu'il s'appelait Gustave en pratiquant des sports de combat et en enchaînant les conquêtes féminines. Elles tombaient toutes dans le panneau, mais l'amour n'avait jamais fait partie des préoccupations de Judith.

- Okay. Marie m'a appelé en me disant que tu avais hurlé...J'ai cru que quelqu'un t'agressait....

- Non, non! Le rassura Judith, en jetant un regard assassin à Marie, qui signifiait "Tu n'aurais pas pu trouver un autre moyen d'entrer dans sa chambre????"

- Oh, c'est moi qui ai du faire un cauchemar...Maintenant je ne pourrai plus dormir....Minauda Marie, battant des cils en direction de Gus.

- Tu devrais rester avec elle, Gus! Lâcha Judith avant de claquer la porte.

Elle s'appuya contre le battant, et poussa un profond soupir.
- Il a l'air très fort! Dit Lise.
Judith haussa les épaules.
- Il a surtout l'air très con, si tu veux mon avis...

Lise étouffa un petit rire.
Mais Judith ne l'entendit pas. Un flash de lumière aveuglante la figea, et, fugitivement, elle vit un homme, torse nu, tirer dans un bois le cadavre sanglant d'une biche, dont le cou avait été dévoré. La vision s'arrêta là, et la jeune étudiante revint à la réalité.

- Judith? Hasarda la voix de Lise. Tu as eu une autre vision?

Judith hocha doucement la tête, et se laissa glisser au sol, contre le battant de la porte.
- Je crois que nous avons un loup-garou dans les parrages. Ou bien un vampire. Chuchota-t-elle.
- Mais toujours pas de croque-mitaine? Demanda Lise, une lueur d'espoir brillant dans ses yeux bleus.
- Non, Lise. Pas de croque-mitaine. Répondit Judith.
- Je viendrai te voir plus tard. Tu devrais dormir. Dit Lise d'un ton déçu.

Le temps que Judith cligne des yeux, et la petite fille n'était plus là, laissant derrière elle quelques traces de boue.
Judith soupira, et alla s'effondrer sur son lit.


-_-_-_-_-_-_-_-


Le jeune homme attendait sous le porche de l'immeuble, à l'abri de la pluie. Il portait une veste de cuir noir, et un pantalon de costume, ainsi que des mocassins noirs et parfaitement lustrés. Il était de haute stature, à la taille et aux hanches incroyablement minces, mais aux épaules larges et fortement marquées. Sous sa chemise de beau tissu, noire elle aussi, on devinait des muscles tendus et discrets, mais très performants. Des cheveux bruns tombaient devant ses yeux noirs, dissimulant le gauche entièrement. Il arborait un léger sourire, narquois et cruel. Sa peau était incroyablement blanche. Sa main gauche portait à l'annulaire un anneau d'argent figurant une tête de vipère aux yeux de rubis.
Un autre homme, du même âge et vêtu exactement comme lui émergea d'une ruelle et le rejoignit en quelques enjambées sous le porche. Lui était très blond, à la mâchoire carrée, aux pommettes saillantes, et ses yeux gris paraissaient voir chaque détail. Il avait l'air plus musclé que l'homme aux cheveux bruns, mais était légèrement plus petit. Il portait la même bague.

- Alors? Demanda le brun, d'une voix légèrement râpeuse et nasillarde, mais non dépourvue de charme.
- J'ai trouvé la sorcière. Répondit l'autre, d'une voix aussi grave et profonde que son regard.
- Formidable. Quand pourrons nous disposer d'elle?
- Je l'ai observée. Je pourrai tenter un enlèvement à la fin de la semaine.
- Parfait....Persiffla le brun.
Le blond l'observa et eut un léger tic de dégoût.
- Surtout n'oublie pas: je veux être celui qui lui portera le coup de grâce! Dit le brun. Sur quoi il sortit de sous le porche, et marcha jusqu'à la berline noire qui venait de se garer près du trottoir.
- Avec plaisir, connard...Marmonna le blond. Il cracha par terre, puis rejoignit son confrère.
La berline aux vitres fumées démarra dans la nuit, et personne n'était là pour voir le trou de quelques centimètres de profondeurs que la salive du jeune homme aux yeux gris avait laissé dans le goudron...[/
size]


Tout commentaire bienvenu!




# Posté le jeudi 20 décembre 2007 08:17

Modifié le jeudi 20 décembre 2007 08:42

Le flash

Le flash
Judith écrasa son réveil électronique du plat de la main. Elle avait le sentiment de ne s'être assoupie que quelques minutes auparavant, alors qu'il y avait au moins un quart d'heure que le bip irritant s'acharnait sans qu'elle ne s'éveille. Ce fut la voix de Lise qui la tira définitivement de sa léthargie.
- Judith ! Tu vas être en retard.
La jeune fille ouvrit les yeux et constata avec effarement qu'elle venait de perdre un temps précieux. Elle se redressa brusquement, et bondit hors de ses draps. Elle vacilla jusqu'à son placard et en sortit une large chemise blanche et un jean informe, qu'elle jeta sur le lit, arracha son pyjama et enfila un tee-shirt rose sur sa brassière sportive, puis mit son jean, constata une fois de plus qu'il était beaucoup trop grand, passa sa chemise sur ses épaules, rentra ses pieds dans des baskets aux lacets défaits, sur quoi elle enfila une doudoune rouge, longue, et attrapa son sac de cours, qu'elle portait en bandoulière. Elle repoussa ses cheveux de son front en sortant de sa chambre, et passa ses doigts sur sa nuque pour défaire le gros des n½uds. Elle se mit à trottiner dans les couloirs de la cité universitaire, emprunta les escaliers, manqua de se rompre le cou en marchant sur ses lacets, le fantôme de Lise sur ses talons. Judith entendait les billes contenues dans sa banane tinter légèrement à chacune des foulées de la gamine. Son c½ur battait la chamade alors qu'elle franchissait le porche, se faisant au passage mouiller par la gouttière qui dégoulinait encore de la pluie de la nuit, elle traversa la cour au galop, en voyant son bus arriver devant le trottoir, non loin de là. L'engin ralentit pour accueillir les étudiants qui, eux, s'étaient levés à l'heure, et Judith accéléra encore l'allure. Elle arriva au niveau du bus au moment où les portes se fermaient, et jeta un regard de chien battu à la conductrice, qui pressa sur le bouton de décompression en secouant la tête. Judith monta dans le véhicule, et fouilla frénétiquement dans son sac pour finalement en extirper son titre de transport. Après avoir bredouillé quelques excuses inaudibles, elle se faufila entre les gens qui se tenaient debout, pour tenter d'attraper quelque chose de stable (de préférence pas une autre personne) avant que le car ne démarre. C'était peine perdue, et elle fut projetée contre une vitre dès la première accélération.
Les joues de Judith étaient en feu et elle baissa la tête, laissant ses cheveux lisses et volumineux lui couvrir le visage. Lise n'était plus là, mais elle savait qu'elle reviendrait rapidement. Elle ou bien une autre âme errante.
Le bus s'arrêta bientôt à une autre station, et la quasi-totalité des passagers jetèrent un regard furtif vers la porte lorsque deux hommes en noir montèrent. Ils irradiaient d'une puissance étrange. Un brun longiligne dont les cheveux cachaient la moitié du visage, et un blond athlétique, à la chevelure et aux sourcils si pâles qu'ils en paraissaient argentés. Tous deux étaient d'une blancheur fantomatique. Ils payèrent leurs tickets, et, voyant qu'il n'y avait plus de place, restèrent debout dans l'allée. Etrangement, personne n'osait croiser leur regard, et chacun chercha un point à fixer. Personne ne remarqua véritablement qu'ils gardaient les mains enfouies dans les poches de leur blouson de cuir, et qu'ils ne tanguaient pas, ni dans les virages, ni pendant les changements de rythme du vieux bus.
Lorsque Judith, qui rêvait, leva les yeux et les aperçut, elle eut tout à coup l'impression que ses poumons avaient été arrachés de sa poitrine. Sa bouche s'ouvrit, pour chercher l'air, et ses yeux roulèrent vers le plafond, alors qu'elle perdait totalement le contrôle de ses membres.
Elle s'écroula.
Tout devenait sombre autour d'elle, mis à part deux formes lumineuses. Deux auras..


# Posté le lundi 07 janvier 2008 03:01

Modifié le jeudi 10 janvier 2008 10:51

LA RENCONTRE DE THEOBALD ET SUZANNE OU POURQUOI THEOBALD HAIT SON MAITRE

LA RENCONTRE DE THEOBALD ET SUZANNE OU POURQUOI THEOBALD HAIT SON MAITRE
C'était une époque bien sombre pour les sorcières. Une époque bien sombre pour tous. Des innocents, par centaines, par milliers, étaient livrés aux flammes des bûchers, victimes de la jalousie et de la haine de leurs voisins, de leurs amis, parfois même de leur propre famille. L'Ordre de la Vipère, lui, laissait aller ces meurtres. Sa tâche était de débusquer les véritables sorcières, celles dont les pouvoirs étaient véritables, et qui pouvaient les renverser si elles parvenaient à se réunir et à s'organiser. Des sorcières terribles, capables de déclencher tempêtes, malédictions, épidémies, avaient été arrêtées, condamnées au bûcher, dépouillées de leur immortalité. L'Ordre avait peur. Peur des transmissions de pouvoir, que les plus puissantes opéraient par mesure de précaution, transformant parfois de simples paysannes en voyantes, et d'autres fois des filles de seigneurs, espérant qu'elles seraient hors d'atteinte de l'Inquisition, de par leur noblesse. Mais rien ne devait échapper aux hommes du Prince Alaric. Alaric, s'il déclarait sa véritable identité, pouvait à la fois prétendre à tous les trônes d'Europe, et aussi à tous les bûchers. Il était fils d'un chef Saxon et d'une princesse Romaine, protégé par un esprit maléfique pendant des siècles. Il rassemblait autour de lui de vaillants chevaliers, qui lui juraient fidélité, et poursuivait les sorcières, ses ennemies jurées. Les seules capables de le dépouiller de ses pouvoirs. Alaric avait deux qualités : la première était qu'il savait se rendre indispensable. Il était l'arme secrète de rois ennemis, que la paranoïa rongeait. Le bras armé des trônes de France, d'Angleterre, de Flandres, de Piémont et de Castille. L'Ordre était la première organisation secrète, et Alaric le premier agent verreux. Grâce à son éloquence, son efficacité et son pouvoir, il obtenait tout des plus puissants souverains. Absolument tout. Sa deuxième qualité était de savoir s'entourer des bonnes personnes : de sages conseillers et d'érudits, et d'hommes ne craignant ni la douleur ni la mort, des mercenaires hors pair, des guerriers d'élite. La meilleure armée du monde, sans aucun doute. Un des chevaliers qui lui était le plus précieux, et qui réunissait à la fois sagesse, puissance, noblesse et loyauté, était Théobald de Valmontcastel. Il ne passait pas un jour sans qu'Alaric ne se félicite de l'avoir à son service.
Jamais il n'avait douté de lui. Rien ne semblait corrompre ce jeune homme à la beauté de statue, plus blond qu'une femme, au corps puissant et à l'esprit rationnel. Ni l'alcool, ni l'opium, ni la religion, ni les plaisirs de la chair. Rien d'autre que l'art de la guerre ne paraissait l'intéresser. C'est pourquoi Alaric ne s'était pas posé de questions lorsqu'il l'envoya, ce jour là, enlever et assassiner dans les règles de l'art une jeune sorcière nommée Suzanne. Une jeune fille de l'ombre, vivant à Troyes, que l'on disait guérisseuse et voyante. Alaric, lui, sentait que ses pouvoirs n'étaient pas limités à ces dons trop communs. Suzanne de Troyes, fille d'un maçon et d'une fripière, âgée à l'époque de seize ans seulement, ne le savait encore pas, mais était recherchée par une des plus influentes sorcières de France. Elle était capable de miracles ou de cataclysmes, et sa force, encore dormante, était immense. Déjà, petite, elle déplaçait les objets, parlait aux animaux et paraissait capable de plier les âmes faibles à sa volonté. Alaric surveillait d'un ½il inquiet cette enfant prodige, qu'il savait capable, si non de le tuer, du moins de le blesser profondément. Aucun doute n'était permis. Elle devait mourir. Quitte à brûler Troyes en entier s'il le fallait.
Ce fut Théobald, le brave et fidèle Théobald qui fut chargé de cette mission.
Il se rendit donc à Troyes, sur son haut cheval noir, il portait son armure légère, argentée, et ses gants de cuir dissimulaient son anneau orné de la tête de vipère aux yeux de rubis. Son épée pendait à sa ceinture, tenant en respect rôdeurs et voleurs. Un homme de sa carrure n'était pas de ceux que l'on charriait dans les tavernes, on lisait dans ses yeux gris son sens de l'honneur et de la noblesse, et dans ses traits de granite qu'il n'était pas d'humeur à rire. Il fit marcher son cheval au pas dans les rues sinueuses de Troyes, ses sabots claquaient sur le pavé, et manants et bourgeois s'écartaient sur son passage, devinait bien qu'il s'agissait d'un seigneur, et que, comme tous le savaient, ces gens-là n'étaient pas avares de coups d'épées. La capuche de son manteau de voyage noir était rabattue sur ses cheveux clairs, étonnement soyeux et légers. Ses sourcils presque blancs étaient froncés sur ses yeux qui mêlaient la glace et l'acier. Il n'entendait pas le brouhaha de la foule, ou plutôt ne voulait pas l'entendre. Il fit tourner son cheval dans une ruelle où les maisons étaient si serrées que trois hommes côte à côte avaient peine à ne pas se toucher, et arrêta sa monture un peu avant la porte de bois qui donnait accès aux chambres misérables où vivaient cette Suzanne, son père, sa mère, son grand-père et sa petite s½ur. Tous les témoins devraient être éliminés. Théobald n'avait jamais eu de scrupule particulier à tuer vieillards ou enfants. Pour lui leurs vies ne valaient ni plus ni moins que celles des soldats qu'il avait déjà tués à la guerre. Il obéissait simplement, ne croyant en rien, ne respectant ni vie ni mort. Rien ne réconfortait son c½ur déjà froid. Un c½ur de vingt et un ans. Il n'attendait rien de la vie, et ne croyait pas en dieu. Ce qu'il faisait, il ne le faisait pas par conviction, mais simplement parce que c'était sa tâche.
Il mit pied à terre et marcha de son pas de fauve vers la porte de bois. Il eut à peine besoin d'appuyer son épaule pour en forcer le loquet, et monta les marches de bois, plus silencieux qu'une bête sauvage. Il passa un étage, puis s'arrêta devant la porte d'un appartement au deuxième. Doucement, d'un geste très lent, il tira son épée de son fourreau. Sa main gauche s'approcha de la poignée. De derrière la porte, il pouvait entendre la voix d'un enfant. Il s'apprêtait à entrer lorsque quelque chose s'abattit sur son dos. Il ne l'avait pas entendu arriver, et cela l'agaçait. Ses sens parfaitement aiguisés auraient repéré ne serait-ce qu'un rat s'il avait été derrière lui. Des mains aux doigts froids et minces s'agrippèrent à son cou. D'un geste leste, il se débarrassa de l'importun qui entravait sa mission. Il se retourna pour empaler sur son épée cet imprudent, et s'arrêta en voyant qui se tenait sur le pallier. C'était une jeune fille au visage famélique, dont les cheveux bruns comme la terre au soleil dépassaient de son bonnet, vêtue d'une robe rapiécée mais propre, et dont les yeux sombres le fixaient avec incompréhension et curiosité. Sa bouche rose, délicate et tendre, était pincée à tel point que l'intérieur des lèvres était blanc. Sa joue gauche portait la trace d'une égratignure récente et lavée. Elle n'avait pas l'air d'une mendiante, d'une pauvresse. Son regard reflétait une grande intelligence, et, parée et vêtue, elle aurait très bien pu passer pour une fille de duc. Peut-être même une princesse, si elles n'avaient pas la détestable manie d'être laides, roses, puantes et grasses comme des truies sauvages. Théobald comprit fort bien qu'il avait devant lui Suzanne de Troyes. La jeune fille s'était jetée sur lui en le voyant armé, pensant qu'il allait faire du mal à sa famille. Il ne l'avait pas entendue parce qu'elle était sorcière, et qu'elles pouvaient être plus discrètes que des chats. Il la releva sans ménagement, la tirant par le bras, et s'employa à la soulever. La jeune Suzanne se débattit, planta ses dents dans l'avant bras puissant du chevalier, ce qui lui valut une gifle si vigoureuse qu'elle claqua et résonna dans toute la cour de la maison. Son bonnet de tissu tomba, libérant ses longs cheveux aux ondulations gracieuses, et elle ouvrit la bouche de surprise et de douleur, soulagée de constater qu'elle avait encore les deux parties de sa mâchoire. Des larmes silencieuses et incontrôlables inondèrent ses longs cils recourbés, et elle trouva à peine la force de riposter lorsque Théobald la ceintura et l'emporta. Elle parut revenir à elle dans la rue, et se mit à se tortiller et à hurler comme une damnée, les larmes coulant sur ses joues, dont une portait la trace rouge du soufflet du chevalier. Théobald, irrité, plaqua la jeune fille contre le mur de l'habitation, cognant sciemment sa tête contre la pierre. Il colla son coude contre sa gorge et sa main libre sur sa bouche, et planta ses yeux glacials dans ceux humides de la jeune sorcière terrorisée.
- Ecoute moi bien, car je ne t'avertirai pas deux fois : encore un mot, un cri, et je remonte chez toi, et je fais passer de vie à trépas tous ceux que j'y trouve. M'as-tu bien compris ? Siffla-t-il, plus menaçant que la vipère dont il portait au doigt l'effigie.
Les paupières délicates se baissèrent doucement en signe d'accord, et une larme roula sur son gant. Théobald retira sa main de la bouche de sa prisonnière, et, par mesure de sécurité, garda son coude appuyé contre sa trachée. Les yeux noirs ne cherchèrent pas à échapper aux iris d'acier, et Théobald songea que c'était bien la première fois que quiconque soutenait son regard. Doucement, prudemment, les petites mains remontèrent et s'agrippèrent un peu à sa manche, les lèvres roses comme des pétales de fleurs s'ouvrirent sur des dents sans caries, et Suzanne souffla très bas, pour ne pas provoquer la colère du chevalier :
- Seigneur, vous m'étouffez...
Il retira prestement son coude, et, les pieds de Suzanne, qui étaient suspendus à au moins vingt centimètres du sol, retrouvèrent le contact des pavés. Elle prit une grande inspiration et toussa, songeant qu'elle serait morte la nuque brisée plutôt que d'asphyxie, tant cet homme avait de force. Théobald la poussa en avant sans attendre qu'elle ait repris son souffle, et la jeune fille tituba jusqu'au cheval au poitrail puissant, qui attendait, immobile, le retour de son cavalier. Il souleva la jeune fille par la taille et la hissa sur la selle, puis enfourcha souplement sa monture, et resta en équilibre sur ses étriers derrière Suzanne. Il prit les rênes et fit reculer le cheval, tout en glissant à sa prisonnière une ultime menace :
- Fais seulement mine de t'évader, et je jure que je t'attache à la selle et te traîne dans tous les caniveaux de la ville.
Suzanne hocha la tête, signe qu'elle avait compris, et Théobald talonna son cheval, qui partit au petit galop dans les rues bondées de Troyes. Il entendait sur leur passage les murmures surpris des passants. « C'est la Suzanne de Jacques Maçon», disait la rumeur. « Elle a dû voler quelque chose ». « C'est celle qui a guérit la jambe du maître tisserand ». Les gens dévisageaient discrètement la jeune fille aux cheveux défaits, qui baissait la tête pour cacher ses larmes. Théobald fit accélérer son cheval, pressé de quitter cet endroit où, manifestement, tous connaissaient Suzanne, la prenant plutôt pour un don de dieu que pour une sorcière qu'il fallait brûler. Ses parents étaient pieux et elle-même n'avait jamais montré autre chose que virtuosité et compassion. Ses capacités hors normes, elle ne les utilisait qu'à bon escient et soulageait les souffrances de ceux qui lui demandaient, sans rien demander en échange. La haine, la crainte, étaient dirigées vers Théobald, et non vers la sorcière. Il était riche, c'était évident, et il était chevalier, donc représentant d'un ordre qui oppressait les pauvres gens. Il était l'ennemi de la populace, qui le savaient autorisé à écraser celui qui se mettrait sur son chemin. Il était Pilate, il était le bourreau, et Suzanne la martyre, qui portait encore sur son visage la trace écarlate de la violence du chevalier contre une créature qui ne pesait pas même la moitié de son poids, et qui n'avait ni arme ni défense. Théobald comptait sur la peur, espérait qu'elle serait assez forte pour empêcher tout mouvement de foule, espérait qu'il n'y avait pas là de meneur populaire qui se sentirait l'esprit de révolte. Il pourrait les faire reculer, même s'ils étaient nombreux. Seulement, il savait qu'il ne pourrait à la fois contenir la foule et surveiller sa captive. Il savait qu'elle s'enfuirait, silencieuse comme une chatte sauvage, qu'elle fuirait et serait recueillie par des sorcières plus vieilles, plus expérimentées, et qu'alors il ne pourrait plus mettre la main dessus. Que s'il la retrouvait un jour après qu'elle ait été formée, elle plierait son armure en deux d'un simple regard et lui crèverait les yeux d'une simple pensée. Théobald n'était pas fou, il connaissait la magie, et sa puissance, lorsqu'elle était maniée par un c½ur pur. Il savait que les sorcières effrayaient Alaric parce qu'elles devenaient fortes et dangereuses. Il les comparait souvent aux chats, qu'il fallait noyer jeunes avant qu'ils ne soient trop sauvages et rapides pour qu'on puisse s'en débarrasser facilement.
Le chevalier ôta sa cape d'un mouvement habile, et la jeta sur les épaules de Suzanne.
- Couvres-toi. Ordonna-t-il.
- Ne craignez rien, Seigneur. Ils ne bougeront pas. Pas pour moi. Répondit Suzanne, en rabattant sur sa tête le capuchon qui ombragea immédiatement son visage.
Théobald ne répondit rien, surpris de voir que la jeune fille savait ce qu'il craignait. Ce n'était pas de la télépathie, il aurait senti si elle avait fouillé son esprit. C'était simplement de la lucidité. Il ne trouva rien à dire parce qu'une enfant sans éducation, délibérément maintenue dans l'ignorance, avait réussi à déduire ce qu'il redoutait. C'était chose aisée pour une personne formée au maintient de l'ordre, ou bien à qui on avait enseigné les lettres et la politique, mais le petit peuple ne comprenait pas cela. Il ne devait pas le comprendre, car le jour où il comprendrait, il n'y aurait plus ni seigneurs ni rois, ni oppression ni esclaves. Il n'y aurait plus de chevalier, et plus d'Ordre de la Vipère.
Alaric avait souvent averti ses hommes de la vivacité d'esprit des sorcières. Il prétendait que les plus dangereuses n'étaient pas celles dont les pouvoirs étaient démesurés, mais celles dont l'intelligence était trop grande. Il en parlait toujours avec haine et véhémence. Alaric n'aimait pas les femmes. Il les appréciait silencieuses et nues, mais aimait à croire qu'elles étaient toutes idiotes, ou du moins qu'il fallait qu'elles le soient. Théobald n'avait jamais eu ce mépris vis-à-vis d'elles. Alaric s'arrangeait toujours pour ne faire face aux sorcières qu'après qu'elles aient été dépouillées de leur magie, mais lui, le chevalier, devait les capturer. Et souvent, elles maîtrisaient leur art. Certaines commandaient aux flammes ou aux loups, d'autres infligeaient de terribles douleurs contre lesquelles il fallait lutter. Il savait bien qu'une femme avait rarement la carrure nécessaire au port de l'épée ou de l'armure, mais il trouvait plus simple de se battre contre un militaire que contre une sorcière. D'expérience, il savait que Suzanne essaierait de s'enfuir dès qu'elle en verrait l'occasion, et d'expérience, il savait qu'il aurait du mal à la retenir. Les femmes, conscientes qu'elles ne pouvaient espérer avoir l'avantage dans un combat au corps à corps, redoublaient d'ingéniosité dans les situations difficiles.

Ils avaient chevauché pendant plusieurs heures, et, comme il l'avait prédit, Suzanne avait déjà tenté de s'enfuir deux fois. La première, pour une raison mystérieuse, son cheval s'était emballé, cabré, et secouait la tête comme un furieux, comme s'il entendait un bruit particulièrement insupportable, alors qu'il n'y avait que le silence de la campagne. Evidemment, la jeune sorcière avait profité de ce moment de confusion pour sauter à bas du cheval et courir en direction de la ville qu'ils venaient de quitter. Théobald, après avoir copieusement juré et joué des mains et des pieds, reprit le contrôle de son destrier et se lança à la poursuite de sa prisonnière, qu'il attrapa par les vêtements et les cheveux indifféremment, et coucha en travers de sa selle. Ses doigts serraient la jonction entre la nuque et l'épaule de la fille, lui arrachant des couinements et des cris de douleur.
La deuxième tentative s'était produite beaucoup plus tard, et avait presque réussi. Théobald devina que Suzanne avait fait voir à son cheval d'inexistantes flammes, et, face à la nervosité de l'animal, le chevalier lui-même, si bon cavalier qu'il fut, se trouva projeté à terre. Suzanne, plus vive que l'éclair, courrait déjà en direction d'un village, hurlant à l'aide, et Théobald s'était jeté sur elle pour l'empêcher d'aller plus loin. Il avait récolté un coup de poing dans la pomme d'Adam, qu'il savait être parfaitement calculé, et lorsqu'il avait à nouveau remis la jeune fille sur son cheval, elle avait un ½il poché et la lèvre inférieure en sang, ainsi que le souffle coupé par un violent coup de genou dans la poitrine.
Depuis lors, elle n'avait plus tenté de s'échapper, consciente certainement qu'ils étaient beaucoup trop loin de Troyes, à présent, et que personne si loin de chez elle ne risquerait sa vie pour sauver une inconnue. De toutes façons, ses pouvoirs étaient trop aléatoires pour qu'elle espère s'en sortir grâce à eux et elle consacrait ses dernières forces à barrer la douleur causée par ses côtes fêlées.
Théobald s'arrêta à l'orée d'un bois, et fit un feu de camp sur lequel il fit chauffer des morceaux de lard fumé, qu'il transportait dans un sac accroché à sa selle. Il but quelques gorgées d'eau et tendit la gourde à Suzanne, qui restait assise sur une grosse pierre, à le regarder avec méfiance. Après un temps d'hésitation, elle lui arracha la gourde des doigts, et but avec avidité, laissant couler un peu d'eau fraîche sur sa lèvre en sang, puis rendit l'outre à son propriétaire.
En silence, Théobald lui offrit un morceau de lard, et fut à peine surpris lorsque Suzanne, au lieu d'accepter la nourriture, éclata en sanglot bruyants. Les autres craquaient avant.
- Je veux rentrer chez moi. Je n'ai rien fait...Articula-t-elle entre deux hoquets.
Le chevalier soupira, leva les yeux au ciel, qui se parait d'étoiles, et demanda silencieusement pourquoi il ne pouvait pas être envoyé sur des missions reposantes de temps à autres. Il mordit dans le morceau de lard et laissa la sorcière pleurer tout son saoul.
Au bout d'un certain temps, elle releva la tête, et Théobald songea qu'il avait peut-être eut la main trop lourde en voyant la taille du cercle noir qui entourait l'½il gauche de la jeune fille. Il lui tendit à nouveau la gourde.
- Appuies ça contre ton ½il. Dit il.
La sorcière renifla et posa la gourde contre son visage.
- Je n'ai rien fait, Seigneur. Je le jure.
- Tu es bien Suzanne, fille d'un maçon et d'une fripière ? Demanda Théobald, que les larmes n'émouvaient pas.
- Oui. Mais si on vous a rapporté que j'étais mauvaise ou criminelle, alors vos sources sont menteuses et ce n'est que médisance. Je n'ai rien fait. J'ai toujours été honnête. Répondit la jeune sorcière d'une voix chevrotante.
- Tu as guérit des gens. Des gens très malades. Marmonna Théobald. Il regretta immédiatement d'avoir engagé la conversation. C'était une faute qu'il ne commettait jamais.
- Ce n'est pas mal. Il faut soulager ceux qui souffrent. Se défendit Suzanne.
Théobald se leva souplement.
- Ce n'est pas mal. C'est maléfice...Ronchonna-t-il en marchant jusqu'à son cheval pour le desseller.
Suzanne ouvrit des yeux ronds et abaissa la gourde.
- Je vais être jugée ? Pour ça ? Je croyais...que...c'était l'Eglise et non la chevalerie qui se chargeait de l'Inquisition....Murmura-t-elle.
- Tais toi. Tu parles et tu réfléchis trop. Ca te perdra.
Suzanne se leva et se remit à pleurer.
- Pitié...Je vous jure que je n'ai rien fait...Je vais à la messe ! Je me confesse !
Théobald haussa les épaules et défit les rennes de son cheval.
- Pour ma part que tu croies en Jésus ou en Mahomet m'est bien égal. Economise tes larmes et ta salive, tu ne m'apitoieras pas et il ne m'appartient pas de te juger.
- Alors pourquoi faites-vous cela ?! Puisque vous ne croyez même pas en Dieu ! Cria-t-elle.
Théobald se figea quelques secondes, puis commença à attacher les lanières de cuir à son poignet. Cette manie qu'avait cette fille, à tout deviner et à tout comprendre commençait à l'agacer au plus haut point. Il ne répondit rien, marcha vers elle et attacha l'autre bout des rennes à ses deux poignets.
Après quoi il la poussa au sol.
- Qu'est-ce que vous faites ? Demanda-t-elle timidement.
- Je compte dormir. Rétorqua Théobald, en passant un de ses bras par-dessus sa jeune prisonnière, afin de sentir ses moindres mouvements.
- Mais...Je ne peux pas dormir comme ça ! S'offusqua Suzanne.
- Oh. J'en suis navré. Grommela Théobald.
Sur quoi il ordonna le silence et ferma les yeux.

La nuit passa, et Théobald se réveilla avant le lever du soleil. Il tenait toujours Suzanne dans ses bras, et esquissa un rictus moqueur en constatant qu'elle dormait à poings fermés. Le chevalier se redressa un peu, et vit, surpris, que les liens qu'il avait noués autour des poignets de Suzanne étaient défaits, bien que toujours attachés à son propre bras. Pourtant, elle n'avait pas bougé de la nuit et paraissait dormir paisiblement. Théobald secoua légèrement la tête. Seul les sorcières puissantes parvenaient à se défaire de leurs liens. C'était pour cela qu'il fallait les enchaîner, une fois au bûcher. Le chevalier se redressa et défit le n½ud qui pendait sottement à son poignet, puis secoua Suzanne.
La jeune fille ouvrit doucement les yeux et se leva d'un bond en se souvenant de ce qui lui était arrivé la veille. Théobald sellait son cheval, se préparant à repartir, et Suzanne le regardait faire en tremblant, plus de peur que de froid. La nature alentours s'éveillait, et Suzanne jeta un regard humide vers l'horizon où se détachait la lumière du soleil. Théobald, qui avait achevé d'harnacher son cheval lui posa une de ses larges mains sur l'épaule, alors qu'elle était tournée vers l'Est, à contempler le lever du jour.
- Nous devons partir. Dit il.
Suzanne ne bougea pas, ne se retourna pas, mais poussa un profond soupir.
- Encore un moment, Seigneur. A quoi bon se dépêcher pour aller à la mort ? Théobald leva lui aussi les yeux vers le soleil levant.
Il vit s'envoler les premiers oiseaux du matin, s'écarter la brume qui laisserait place à la rosée, et le vent frais lui caressa les joues. Les feuilles des arbres bruissaient doucement, et les animaux de la nuit regagnaient leur tanière, laissant les animaux du jour faire danser les hautes herbes et craquer les buissons. Théobald réalisa qu'il avait gardé la main posée sur l'épaule de Suzanne tout le temps de sa contemplation, et pour rattraper ce geste presque amical, il la souleva brusquement de terre et la déposa sur son cheval. Il croisa avant d'enfourcher son destrier le regard moribond de la jeune sorcière, et ses yeux gris purent y lire un reproche qu'il ne pourrait jamais oublier.
Il y avait des gens qui marquaient la vie d'un assassin. Des regards qui s'accrochaient à son âme comme des remords et qui l'empêchaient de rêver. Théobald n'avait jamais été un homme. Il était plus jeune que Suzanne lorsqu'il avait prêté serment à Alaric. Il n'avait rien connu des sentiments nobles tels que l'honneur, la compassion, la fierté. Le seul qui lui ai jamais été inculqué fut la loyauté. Il ne pouvait briser sa promesse faite à l'Ordre de la Vipère. Mais les regards de ses victimes avaient déchiré son c½ur et assombri son esprit. Il était aussi impassible, froid, vide et solide que son armure. Les autres chevaliers apaisaient leurs tourments dans l'alcool, la religion ou la violence gratuite. Théobald, lui, les regardait en face.
Cependant le feu du regard de Suzanne rendait le c½ur d'acier de Théobald plus tendre. Longtemps, très longtemps plus tard, il se demanderait avec amertume si c'était parce que c'était elle, parce qu'elle était unique, ou bien si c'était simplement la victime de trop. Encore plus longtemps après, cette question ne se poserait plus. La réponse le poursuivrait à jamais.

La chevauchée vers la Butte au Diable dura longtemps. Entre les bras de Théobald, Suzanne gardait les yeux fixés sur l'horizon. Elle avait dans la tête une petite berceuse, une mélodie que sa mère fredonnait lorsqu'elle était petite, et elle aurait voulu la chanter, mais elle refusait de sortir. Sa gorge se serrait, au fur et à mesure qu'ils approchaient de la colline où se dressait une table de pierre. Suzanne tentait de retenir les larmes qu'elle sentait monter à ses yeux. Déjà, sa vision se brouillait. Ce n'était pas tant que la mort lui faisait peur, mais plutôt le fait qu'elle n'avait pu dire au revoir à personne, qui la rendait triste. Quelqu'un finirait par dire à ses parents qu'un chevalier l'avait emmenée. Ils penseraient qu'elle avait volé, c'était certain. Et ses parents devraient supporter la honte d'avoir une fille voleuse. Eux qui étaient si pieux et si dévoués. Elle observait avec de grands yeux la forêt alentours, qui s'écartait comme si la colline avec sa table de pierre eut été son ½il. Son regard suivait avec attention le vol d'un faisan majestueux qui passait de branche en branche. Elle pouvait entendre une rivière couler. Elle songea avec amertume qu'elle ne verrait jamais plus ni forêt ni rivière, ni oiseau. Tout à coup la peur l'enveloppait. Elle n'était pas sûre qu'il puisse y avoir un paradis. Après un tel monde de beauté et de magie, il ne pouvait y avoir qu'un néant. Ceux qui demandaient sa mort le savaient-ils ? Une larme chaude roula sur sa joue.
- Pourquoi ? Demanda-t-elle doucement, alors qu'une deuxième larme naissait dans ses yeux.
Théobald hésita. Lui aussi regardait le calme apparent de la forêt, et y cherchait les animaux silencieux qui y vivaient.
- Pourquoi quoi ? Fit il. Et tout à coup sa voix grave et caverneuse n'était plus aussi dure qu'il l'aurait voulu.
- Pourquoi détruisez vous tout cela ? Je suis une pauvresse sans lettres et sans éducation. Je ne comprends pas ce qui pousse les hommes puissants à semer la mort et la misère, alors que nous allons tous vers le même néant.
- La peur. Répondit tout bas Théobald.
Il le pensait profondément. Longtemps il avait admiré Alaric. Et puis il y avait eu les batailles, et la faim, et la mort. Et l'argent. Et le meurtre des sorcières. Et la manipulation. Théobald avait vu Alaric haïr, et il avait compris à quel point la haine et la peur étaient s½urs. Il avait vu la haine que son maître avait pour les sorcières, une fois qu'elles étaient affaiblies, enchaînées. Brisées. Mais il savait à quel point il les craignait quand elles étaient fortes et libres. Il savait qu'Alaric l'immortel avait peur de n'être rien, et qu'il détruisait pour se sentir exister. Théobald avait perdu son admiration pour celui qu'il avait considéré comme un exemple d'intelligence et de puissance, et avait réalisé à quel point son existence était vide sans cette admiration qui justifiait tout. Qui justifiait qu'il risque sa vie à la place de son seigneur. Sa vie n'avait pas d'importance, pour l'Ordre.
- Mais pourquoi avoir peur de moi ? Je n'ai jamais rien fait que du bien. Je n'ai ni écu ni ambition. A qui puis-je faire peur ? Se lamenta Suzanne, en essuyant du plat de la main les gouttes salées qui brûlaient ses joues.
- Tu ne dois pas le savoir. Murmura Théobald. Il se le rappelait à lui-même plutôt qu'il ne le disait à sa prisonnière.
La jeune sorcière tourna son visage désemparé vers le chevalier. Sa lèvre était toujours enflée, et son ½il noir des coups qu'il lui avait donné, et ses cheveux collaient aux traînées humides qu'avaient laissé ses pleurs.
- Je veux simplement vivre, mon Seigneur. Chuchota-t-elle.
Théobald la fixa un moment. Lui aussi aurait voulu qu'elle vive. Mais s'il avait refusé d'obéir, il aurait été décapité, et un autre que lui se serait chargé de la mission. Ils étaient près de la table de pierre, à présent, et le chevalier mit pied à terre. Il aida Suzanne à descendre de cheval.
- Tu mourras ce soir. Dit il.

Suzanne ne répondit rien. Théobald s'assis par terre, retira ses gants, dévoilant sa bague, puis pris des fruits séchés dans un des sacs qu'il avait décrochés de la selle de son cheval. Suzanne lui adressa un regard en coin, toussota, hésita quelques minutes.
- Pourrais-je aller jusqu'à la rivière, qui doit être toute proche ? Demanda-t-elle enfin.
Théobald hocha la tête, referma le sac, puis dit :
- Je viens également.
- Je préfèrerais que non. Si vous le permettez, j'aimerais mourir propre et coiffée. Dit elle.
- Voilà bien des préoccupations de femme. Quelle différence cela fait-il ? Maugréa Théobald.
Suzanne lui jeta un regard mauvais.
- Quand vous mourrez, on vous parera de votre plus belle armure et de votre plus riche épée, et un évêque dira la messe pour vous. Des dames parfumées et des hommes en habit riche vous pleureront et porteront le deuil pendant de longues semaines. Si vous mourrez en bataille, on ramènera votre corps en premier. Voilà quelle différence cela fait. Rétorqua-t-elle sèchement.
Théobald lui rendit son regard.
- Quand trop d'hommes tombent sur un champ de bataille, il n'y a personne pour les ramasser. De plus riches et de plus nobles que moi ont fini par nourrir les rats. Chaque jour les Anglais catapultaient la tête de nos morts. Des nobles, de préférence. Qui croyez vous que l'on vise en premier ? Celui qui a la belle armure, la belle épée, et qui donne les ordres. Si j'étais tombé en guerre, les seuls qui auraient ramassé mon corps pourri auraient été les ennemis. Mon armure, ils l'auraient fondue pour en faire des pointes de flèche. Mon épée, le premier manant à me ramasser l'aurait prise. Mes bagues aussi. Mon sang n'est pas bleu pour tout le monde...Dit amèrement Théobald, avant de fixer à nouveau son regard d'acier sur la forêt, cherchant à retrouver le renard qu'il avait dû lâcher des yeux pour faire face à Suzanne.
- Votre sang n'est pas bleu pour tout le monde. Mais le mien est négligeable pour tous. Il y aurait eu quelqu'un pour vous pleurer. Peut-être même pour vous venger. Qui demandera justice pour moi, qui n'ai rien fait et qui doit mourir ? Dans ma famille, déjà trois enfants sont morts. Qui se souviendra de moi, quand ma mère, qui est encore jeune, aura eu d'autres fils et d'autres filles, et devra se soucier de leur survie plutôt que de ma mort ? Je n'ai pas le droit de vivre et je n'ai pas celui de mourir. Répliqua la jeune sorcière.
Théobald garda obstinément les yeux rivés sur les bois. Il ne trouva rien à répondre. Il n'y avait rien à dire, et il le savait. Cet ordre des choses, cette injustice, étaient entretenus savamment. Lui qui avait vu mourir et tué indifféremment nobles, serfs et vilains, savait que le sang avait partout la même couleur. Il savait que sur le champ de bataille, Dieu ne protégeait personne, mais que ceux qui avaient une armure avaient plus de chances de revenir en vie. Il savait la détresse des plus pauvres, qui subissaient de plein fouet les affrontements des grands. Il les voyait, ces visages aux joues creusées, ces corps maigres enveloppés dans du mauvais tissu, et ces regards implorants et accusateurs qui le regardaient passer, dans sa belle armure, dans son bel habit, lui qui était grand, fort, propre et bien mis, et qui mangeait à sa faim. Quel hasard l'avait fait naître dans un beau berceau, et quel hasard avait fait naître Suzanne, avec son beau visage et son bel esprit sur un tas de haillons ? Pour tous ceux qui le regardaient à la dérobée, c'était Dieu. Il fallait que ce soit Dieu. Si c'était le cas, alors il avait tant de sang sur les mains...
- Va. Prends ton bain. Mais hâtes-toi. Lâcha Théobald.
En son for intérieur, il espérait qu'elle prendrait la fuite. Mais pour aller où ? Elle pèserait le pour et le contre, saurait qu'elle ne pourrait pas semer un homme à cheval.





A suivre.....................




# Posté le lundi 07 janvier 2008 03:16

Modifié le jeudi 10 janvier 2008 10:52

SUITE... LA HAINE DE THEOBALD

SUITE... LA HAINE DE THEOBALD
Suzanne revint un peu plus de deux heures plus tard, lorsque Théobald commençait à espérer qu'elle était partie. Son visage portant toujours les marques des luttes qui l'avaient opposée à son ravisseur était propre et frais, et ses longs cheveux étaient nattés et parés de boutons d'or, de myosotis et de pâquerettes. Sa robe avait été aérée, et sentait l'herbe fraîche. Elle vint s'asseoir près de Théobald, discrète et légère comme un animal sauvage. Le soleil commençait à devenir rouge, et approchait dangereusement la terre, à l'ouest.
- Tu es revenue. Constata le chevalier.
- Oui. Vous m'auriez rattrapée, de toutes façons. Dit elle.
Théobald haussa les épaules.
Il y eut un bref silence.
- Avez-vous connu beaucoup de batailles ? Demanda Suzanne.
- Trop. Acquiesça Théobald.
--Comment avez-vous survécu, là-bas ?
Le chevalier lâcha les arbres du regard, qui se posa sur la jeune fille, avec sa robe rapiécée et ses fleurs dans les cheveux. Les yeux noirs de sa prisonnière croisèrent les siens, et il songea que c'était une manie désagréable que de toujours le regarder dans les yeux.
- Je ne sais pas. J'ai beaucoup tué.
- Ce doit être difficile...Fit Suzanne, en hochant la tête.
- Au contraire. Il y a peu de choses qui se rompent aussi facilement que des os. Les panses se percent très facilement aussi, et on peut couper une tête ou un bras très aisément, avec un peu d'élan. Répondit Théobald.
Il vit que la jeune sorcière le contemplait avec terreur, et espérait qu'elle ne poserait plus de questions.
- Et qu'est-ce que cela fait ? Demanda-t-elle encore.
- Rien. Cela ne fait plus rien. Rien de plus que de tuer un chien, une bête. Rétorqua sèchement le chevalier.
Suzanne ne le regardait plus avec peur. Ses yeux reflétaient autre chose.
- Tu crois que je suis fou ? Demanda Théobald.
- Je crois que vous êtes seul.
Théobald eut un rictus. Il y eut un autre silence.
- Vous savez lire ? Demanda doucement Suzanne.
Le chevalier haussa un sourcil.
- Certes. Pourquoi cette question ?
Suzanne sourit tristement.
- J'aurais aimé savoir, moi aussi. On doit pouvoir faire de belles choses, quand on sait lire et écrire.
Théobald sourit à son tour.
- On peut aussi faire des choses terribles.
- Moi, j'aurais fait de belles choses, si j'avais été noble, et lettrée.
Le chevalier se leva, voyant que le soleil commençait à se coucher. Suzanne l'imita, rajusta sa robe rapiécée, et marcha docilement jusqu'à la table de pierre. Elle s'assit dessus, les pieds pendants dans le vide, et une larme naquit au coin de ses yeux.
Théobald tira son épée. Il y eut un frisson dans la forêt. Tous les oiseaux s'envolèrent, d'un même battement d'aile, et, au loin, une meute de loup chanta une chanson funèbre et douloureuse.
Suzanne ferma les yeux. Théobald leva son épée. La jeune sorcière frissonna, prit une profonde inspiration, dilatant ses narines, pinçant ses lèvres en forme de pétale de rose, et deux larmes, qui brillaient dans le soleil couchant descendirent le long de son nez. Le vent tourna, faisant vibrer les mèches qui s'échappaient de sa natte maladroite, faisant voler quelques fleurs mal accrochées. Elle attendit le choc. Rien ne vint. Au bout de longues secondes, ses paupières aux longs cils s'ouvrirent.

Théobald la regardait fixement, tenant son épée à une main, la pointe vers le bas. Sa mâchoire tremblait un peu. Dans le couchant, ses cheveux pâles étaient véritablement argentés, et ses yeux gris semblaient briller d'une étrange lumière. Suzanne renifla, et ses yeux laissèrent couler d'autres larmes, plus abondantes, qui vinrent inonder son visage, ses lèvres tremblaient, et elle l'observait sans comprendre.
Une larme coula sur la joue du chevalier. Une seule.
- Je ne peux pas. Souffla-t-il, et son épée tomba avec un bruit mou sur le sol herbeux de la colline.
Suzanne ne dit rien. Elle ne savait que penser. Théobald fit un pas vers elle, et elle eut un mouvement de recul. Mais le chevalier lui prit simplement la main, et la sienne paraissait toute petite dans la large paume de Théobald.
- Ne t'en vas pas. Reste avec moi, Suzanne de Troyes.
Suzanne secoua la tête, ne sachant que répondre.
- Reste. Je te protègerai. Je te donnerai un titre, des terres, je t'apprendrai à lire, le latin, le grec, tout ce que tu voudras. Murmura Théobald.
Il s'approcha encore un peu plus d'elle, et la prit dans ses bras. Suzanne posa la tête contre le métal qui protégeait la poitrine du chevalier.
- Je t'en prie. Je ne veux plus être seul. C'est toi que je veux. Chuchota-t-il.
Suzanne enlaça timidement le chevalier.
- Maintenant, je crois que vous êtes fou...Souffla-t-elle tout bas.


Ce que nous savons, c'est que Théobald de Valmontcastel prétendit auprès de l'Ordre de la Vipère avoir tué la sorcière de Troyes. La vérité, est qu'il emmena Suzanne, et qu'ils se marièrent très discrètement, pour ne pas dire en secret. La seule personne au courant de toute l'histoire était la mère de Théobald, Lisianne de Valmontcastel, une femme à l'apparence sévère, mais qui se révélait juste et de bon conseil. Aux yeux de tous les autres, Suzanne devait s'appeler Guenièvre, et être muette. Théobald apprit bel et bien à Suzanne le latin et le grec, et elle composa de fort jolis vers, et acquis une grande culture. Ils furent d'abord deux amis, puis tombèrent amoureux.
Il y a peu de choses à dire sur les trois premières années de leur union, si ce n'est qu'ils étaient fort émouvants lorsqu'ils étaient ensemble.
La quatrième année vit les pouvoirs de Suzanne augmenter considérablement. La jeune fille avait alors vingt ans, et était une jeune femme fort belle, qui aurait fait pâlir toutes les femmes de bonne famille des alentours si elle s'était montrée plus souvent en public. Mais Suzanne savait qu'elle n'était pas sensée être en vie, qu'il fallait qu'elle évitât de se montrer à des gens qui avaient la langue trop pendue, et, au reste, elle n'était pas mondaine. Etrangement, le domaine fut à peine touché par les sécheresses et les froids, et ses récoltes étaient les meilleures des environs. On murmurait chez les gens de Valmontcastel que la femme de Théobald était bonne fée, car tout semblait aller mieux depuis qu'elle était là. Elle passait souvent dans les fermes isolées du domaine de son époux, pour distribuer victuailles et couvertures aux plus démunis, et interférait auprès de Théobald en faveur des paysans qui ne pouvaient pas payer les tailles et les corvées. Les gens de tout le fief venaient la voir, cette belle femme silencieuse qui ne soufflait mot, mais entendait toutes les plaintes, souriait, et hochait la tête. Le plus souvent, les choses s'arrangeaient. Parfois, Théobald disait à Suzanne que s'il l'écoutait toujours, il serait ruiné, et refusait de céder. Mais ces fois-là se comptent sur les doigts d'une main. Il est, bien sûr, tout à fait inutile de préciser que Théobald adorait sa femme, et qu'il l'adorait à tel point qu'il se serait arraché le c½ur pour elle, si elle en avait émit le souhait. Et Suzanne lui rendait bien cet amour, et ne dormait plus, ne vivait plus lorsque son époux était appelé à combattre. Les gens du village la voyaient passer, telle une âme errante, sans sourire. Mais toujours, Théobald revenait.
La cinquième année de leur mariage commença bien : au début du printemps, Suzanne était enceinte, et son enfant naîtrait à la fin de l'année, au plus fort de l'hiver. La sorcière était persuadée qu'il s'agissait d'un fils, et Théobald savait que c'était, chez elle, plus qu'une intuition.
Malheureusement leur bonheur ne dura guère.
Théobald fut envoyé, une nouvelle fois, sur le champ de bataille.
La réputation de Suzanne, celle d'une bonne fée, avait fait le tour du voisinage. Et bientôt, l'Ordre de la Vipère, qui sait tout, tôt ou tard, apprit que Théobald de Valmontcastel était marié, qu'il n'avait prévenu personne, et, que, de surcroît, on disait sa femme fée, à cause de sa grande beauté et des bienfaits qu'elle avait apporté avec elle. Les chevaliers de l'Ordre sourirent à l'idée que Théobald, au c½ur incorruptible, qui n'avait aucune faiblesse et aucun sentiment, ait pu tomber amoureux. Car un mariage caché était toujours un mariage d'amour. Lorsque l'histoire vint aux oreilles d'Alaric, il ne su ce qui était le plus étrange : que Théobald, qu'il connaissait et appréciait pour son manque total de compassion et de sensibilité, ait pu aimer une femme, ou bien que cette même femme soit dite « fée ». Alaric s'informa, et les miracles opérés par cette fée avaient tout des pouvoirs développés par les sorcières puissantes. Peu à peu, le chef de l'Ordre de la Vipère comprit fort bien que Théobald de Valmontcastel, son bras droit, s'était marié sans le prévenir pour la bonne raison que sa femme était une sorcière. Il avait également l'intime conviction qu'elle n'était pas n'importe quelle sorcière, mais une qu'il lui avait ordonné de tuer.
Alaric, capricieux comme un enfant, failli se rendre immédiatement sur le lieu où Théobald combattait, et lui faire payer sa trahison au prix de sa vie...Mais une vengeance bien plus cruelle germa dans son esprit...

Un beau matin de fin de printemps, au château de Valmontcastel, un jeune garçon du village vint en courant tambouriner à la porte des visiteurs. Une des domestiques fit entrer le gamin, qui paressait dans tous ses états, dans la salle où Suzanne et sa belle-mère, qui s'entendaient fort bien, lisaient ensemble. Dame Lisianne, une grande femme au visage osseux et aux cheveux presque aussi clairs que ceux de son fils, lui ordonna de parler, pensant, à raison, qu'il était arrivé un malheur. Et Suzanne, qui avait ordre de ne pas parler devant une personne autre que son mari ou sa belle-mère, écouta attentivement.
Scusez, mesdames...Voilà qu'mon père, qu'est bûcheron, m'envoie vous prév'nir de queuqu' chose de pas bien habituel...
- Parlez, mon garçon. Le pressa Lisianne, inquiète.
- C'est qu'y a comme une troupe de gens d'arme qu'avance vers chez nous, ma Dame.
Lisianne jeta un regard surpris à sa belle fille.
- Théobald, déjà ? S'étonna-t-elle.
Le gamin secoua la tête.
- Nenni, ma Dame. C'est pour ça qu'mon père, qu'est bon homme, m'envoie : ceux-ci portent point les couleurs de vot' fils, not Seigneur. Ils ont point de bannière, sauf un seul, qui porte un drapeau avec comme un serpent noir aux yeux rouges dessus, ma Dame.
Lisianne fut tout à coup tremblante d'angoisse. Elle poussa le garçon vers l'extérieur.
- Merci milles fois, petit. Ecoute-moi bien : je veux que tu préviennes tout ceux que tu trouveras de partir de chez eux, de ne prendre que le nécessaire, et de venir se réfugier au château. Vite ! Dit Lisianne.
La mère de Théobald donna l'ordre de sonner l'alerte. Les gens se pressaient, bien vite, au château, prenant avec eux eau, pain, et couvertures.
Lisianne et sa bru se trouvèrent seules dans la tour de guet, voyant à leur tour les hommes d'Alaric marcher vers elles.
- Mon fils vous a parlé de l'Ordre de la Vipère, Suzanne. Et vous a dit à quoi vous avez échappé. Commença-t-elle.
- Je sais, ma Dame. Je sais bien que tout cela est ma faute...S'excusa Suzanne.
- Ne dites point de sottise ! Vous êtes la seule bonne action de mon fils. Mais nous la payerons cher, je le crains...Ils aiment le sang. Et ils tueront le plus de monde possible...Ils viennent maintenant parce qu'ils savent que Théobald et ses hommes ne sont pas là.

# Posté le vendredi 11 janvier 2008 16:47