- Judith ! Tu vas être en retard.
La jeune fille ouvrit les yeux et constata avec effarement qu'elle venait de perdre un temps précieux. Elle se redressa brusquement, et bondit hors de ses draps. Elle vacilla jusqu'à son placard et en sortit une large chemise blanche et un jean informe, qu'elle jeta sur le lit, arracha son pyjama et enfila un tee-shirt rose sur sa brassière sportive, puis mit son jean, constata une fois de plus qu'il était beaucoup trop grand, passa sa chemise sur ses épaules, rentra ses pieds dans des baskets aux lacets défaits, sur quoi elle enfila une doudoune rouge, longue, et attrapa son sac de cours, qu'elle portait en bandoulière. Elle repoussa ses cheveux de son front en sortant de sa chambre, et passa ses doigts sur sa nuque pour défaire le gros des n½uds. Elle se mit à trottiner dans les couloirs de la cité universitaire, emprunta les escaliers, manqua de se rompre le cou en marchant sur ses lacets, le fantôme de Lise sur ses talons. Judith entendait les billes contenues dans sa banane tinter légèrement à chacune des foulées de la gamine. Son c½ur battait la chamade alors qu'elle franchissait le porche, se faisant au passage mouiller par la gouttière qui dégoulinait encore de la pluie de la nuit, elle traversa la cour au galop, en voyant son bus arriver devant le trottoir, non loin de là. L'engin ralentit pour accueillir les étudiants qui, eux, s'étaient levés à l'heure, et Judith accéléra encore l'allure. Elle arriva au niveau du bus au moment où les portes se fermaient, et jeta un regard de chien battu à la conductrice, qui pressa sur le bouton de décompression en secouant la tête. Judith monta dans le véhicule, et fouilla frénétiquement dans son sac pour finalement en extirper son titre de transport. Après avoir bredouillé quelques excuses inaudibles, elle se faufila entre les gens qui se tenaient debout, pour tenter d'attraper quelque chose de stable (de préférence pas une autre personne) avant que le car ne démarre. C'était peine perdue, et elle fut projetée contre une vitre dès la première accélération.
Les joues de Judith étaient en feu et elle baissa la tête, laissant ses cheveux lisses et volumineux lui couvrir le visage. Lise n'était plus là, mais elle savait qu'elle reviendrait rapidement. Elle ou bien une autre âme errante.
Le bus s'arrêta bientôt à une autre station, et la quasi-totalité des passagers jetèrent un regard furtif vers la porte lorsque deux hommes en noir montèrent. Ils irradiaient d'une puissance étrange. Un brun longiligne dont les cheveux cachaient la moitié du visage, et un blond athlétique, à la chevelure et aux sourcils si pâles qu'ils en paraissaient argentés. Tous deux étaient d'une blancheur fantomatique. Ils payèrent leurs tickets, et, voyant qu'il n'y avait plus de place, restèrent debout dans l'allée. Etrangement, personne n'osait croiser leur regard, et chacun chercha un point à fixer. Personne ne remarqua véritablement qu'ils gardaient les mains enfouies dans les poches de leur blouson de cuir, et qu'ils ne tanguaient pas, ni dans les virages, ni pendant les changements de rythme du vieux bus.
Lorsque Judith, qui rêvait, leva les yeux et les aperçut, elle eut tout à coup l'impression que ses poumons avaient été arrachés de sa poitrine. Sa bouche s'ouvrit, pour chercher l'air, et ses yeux roulèrent vers le plafond, alors qu'elle perdait totalement le contrôle de ses membres.
Elle s'écroula.
Tout devenait sombre autour d'elle, mis à part deux formes lumineuses. Deux auras..