- Tu es revenue. Constata le chevalier.
- Oui. Vous m'auriez rattrapée, de toutes façons. Dit elle.
Théobald haussa les épaules.
Il y eut un bref silence.
- Avez-vous connu beaucoup de batailles ? Demanda Suzanne.
- Trop. Acquiesça Théobald.
--Comment avez-vous survécu, là-bas ?
Le chevalier lâcha les arbres du regard, qui se posa sur la jeune fille, avec sa robe rapiécée et ses fleurs dans les cheveux. Les yeux noirs de sa prisonnière croisèrent les siens, et il songea que c'était une manie désagréable que de toujours le regarder dans les yeux.
- Je ne sais pas. J'ai beaucoup tué.
- Ce doit être difficile...Fit Suzanne, en hochant la tête.
- Au contraire. Il y a peu de choses qui se rompent aussi facilement que des os. Les panses se percent très facilement aussi, et on peut couper une tête ou un bras très aisément, avec un peu d'élan. Répondit Théobald.
Il vit que la jeune sorcière le contemplait avec terreur, et espérait qu'elle ne poserait plus de questions.
- Et qu'est-ce que cela fait ? Demanda-t-elle encore.
- Rien. Cela ne fait plus rien. Rien de plus que de tuer un chien, une bête. Rétorqua sèchement le chevalier.
Suzanne ne le regardait plus avec peur. Ses yeux reflétaient autre chose.
- Tu crois que je suis fou ? Demanda Théobald.
- Je crois que vous êtes seul.
Théobald eut un rictus. Il y eut un autre silence.
- Vous savez lire ? Demanda doucement Suzanne.
Le chevalier haussa un sourcil.
- Certes. Pourquoi cette question ?
Suzanne sourit tristement.
- J'aurais aimé savoir, moi aussi. On doit pouvoir faire de belles choses, quand on sait lire et écrire.
Théobald sourit à son tour.
- On peut aussi faire des choses terribles.
- Moi, j'aurais fait de belles choses, si j'avais été noble, et lettrée.
Le chevalier se leva, voyant que le soleil commençait à se coucher. Suzanne l'imita, rajusta sa robe rapiécée, et marcha docilement jusqu'à la table de pierre. Elle s'assit dessus, les pieds pendants dans le vide, et une larme naquit au coin de ses yeux.
Théobald tira son épée. Il y eut un frisson dans la forêt. Tous les oiseaux s'envolèrent, d'un même battement d'aile, et, au loin, une meute de loup chanta une chanson funèbre et douloureuse.
Suzanne ferma les yeux. Théobald leva son épée. La jeune sorcière frissonna, prit une profonde inspiration, dilatant ses narines, pinçant ses lèvres en forme de pétale de rose, et deux larmes, qui brillaient dans le soleil couchant descendirent le long de son nez. Le vent tourna, faisant vibrer les mèches qui s'échappaient de sa natte maladroite, faisant voler quelques fleurs mal accrochées. Elle attendit le choc. Rien ne vint. Au bout de longues secondes, ses paupières aux longs cils s'ouvrirent.
Théobald la regardait fixement, tenant son épée à une main, la pointe vers le bas. Sa mâchoire tremblait un peu. Dans le couchant, ses cheveux pâles étaient véritablement argentés, et ses yeux gris semblaient briller d'une étrange lumière. Suzanne renifla, et ses yeux laissèrent couler d'autres larmes, plus abondantes, qui vinrent inonder son visage, ses lèvres tremblaient, et elle l'observait sans comprendre.
Une larme coula sur la joue du chevalier. Une seule.
- Je ne peux pas. Souffla-t-il, et son épée tomba avec un bruit mou sur le sol herbeux de la colline.
Suzanne ne dit rien. Elle ne savait que penser. Théobald fit un pas vers elle, et elle eut un mouvement de recul. Mais le chevalier lui prit simplement la main, et la sienne paraissait toute petite dans la large paume de Théobald.
- Ne t'en vas pas. Reste avec moi, Suzanne de Troyes.
Suzanne secoua la tête, ne sachant que répondre.
- Reste. Je te protègerai. Je te donnerai un titre, des terres, je t'apprendrai à lire, le latin, le grec, tout ce que tu voudras. Murmura Théobald.
Il s'approcha encore un peu plus d'elle, et la prit dans ses bras. Suzanne posa la tête contre le métal qui protégeait la poitrine du chevalier.
- Je t'en prie. Je ne veux plus être seul. C'est toi que je veux. Chuchota-t-il.
Suzanne enlaça timidement le chevalier.
- Maintenant, je crois que vous êtes fou...Souffla-t-elle tout bas.
Ce que nous savons, c'est que Théobald de Valmontcastel prétendit auprès de l'Ordre de la Vipère avoir tué la sorcière de Troyes. La vérité, est qu'il emmena Suzanne, et qu'ils se marièrent très discrètement, pour ne pas dire en secret. La seule personne au courant de toute l'histoire était la mère de Théobald, Lisianne de Valmontcastel, une femme à l'apparence sévère, mais qui se révélait juste et de bon conseil. Aux yeux de tous les autres, Suzanne devait s'appeler Guenièvre, et être muette. Théobald apprit bel et bien à Suzanne le latin et le grec, et elle composa de fort jolis vers, et acquis une grande culture. Ils furent d'abord deux amis, puis tombèrent amoureux.
Il y a peu de choses à dire sur les trois premières années de leur union, si ce n'est qu'ils étaient fort émouvants lorsqu'ils étaient ensemble.
La quatrième année vit les pouvoirs de Suzanne augmenter considérablement. La jeune fille avait alors vingt ans, et était une jeune femme fort belle, qui aurait fait pâlir toutes les femmes de bonne famille des alentours si elle s'était montrée plus souvent en public. Mais Suzanne savait qu'elle n'était pas sensée être en vie, qu'il fallait qu'elle évitât de se montrer à des gens qui avaient la langue trop pendue, et, au reste, elle n'était pas mondaine. Etrangement, le domaine fut à peine touché par les sécheresses et les froids, et ses récoltes étaient les meilleures des environs. On murmurait chez les gens de Valmontcastel que la femme de Théobald était bonne fée, car tout semblait aller mieux depuis qu'elle était là. Elle passait souvent dans les fermes isolées du domaine de son époux, pour distribuer victuailles et couvertures aux plus démunis, et interférait auprès de Théobald en faveur des paysans qui ne pouvaient pas payer les tailles et les corvées. Les gens de tout le fief venaient la voir, cette belle femme silencieuse qui ne soufflait mot, mais entendait toutes les plaintes, souriait, et hochait la tête. Le plus souvent, les choses s'arrangeaient. Parfois, Théobald disait à Suzanne que s'il l'écoutait toujours, il serait ruiné, et refusait de céder. Mais ces fois-là se comptent sur les doigts d'une main. Il est, bien sûr, tout à fait inutile de préciser que Théobald adorait sa femme, et qu'il l'adorait à tel point qu'il se serait arraché le c½ur pour elle, si elle en avait émit le souhait. Et Suzanne lui rendait bien cet amour, et ne dormait plus, ne vivait plus lorsque son époux était appelé à combattre. Les gens du village la voyaient passer, telle une âme errante, sans sourire. Mais toujours, Théobald revenait.
La cinquième année de leur mariage commença bien : au début du printemps, Suzanne était enceinte, et son enfant naîtrait à la fin de l'année, au plus fort de l'hiver. La sorcière était persuadée qu'il s'agissait d'un fils, et Théobald savait que c'était, chez elle, plus qu'une intuition.
Malheureusement leur bonheur ne dura guère.
Théobald fut envoyé, une nouvelle fois, sur le champ de bataille.
La réputation de Suzanne, celle d'une bonne fée, avait fait le tour du voisinage. Et bientôt, l'Ordre de la Vipère, qui sait tout, tôt ou tard, apprit que Théobald de Valmontcastel était marié, qu'il n'avait prévenu personne, et, que, de surcroît, on disait sa femme fée, à cause de sa grande beauté et des bienfaits qu'elle avait apporté avec elle. Les chevaliers de l'Ordre sourirent à l'idée que Théobald, au c½ur incorruptible, qui n'avait aucune faiblesse et aucun sentiment, ait pu tomber amoureux. Car un mariage caché était toujours un mariage d'amour. Lorsque l'histoire vint aux oreilles d'Alaric, il ne su ce qui était le plus étrange : que Théobald, qu'il connaissait et appréciait pour son manque total de compassion et de sensibilité, ait pu aimer une femme, ou bien que cette même femme soit dite « fée ». Alaric s'informa, et les miracles opérés par cette fée avaient tout des pouvoirs développés par les sorcières puissantes. Peu à peu, le chef de l'Ordre de la Vipère comprit fort bien que Théobald de Valmontcastel, son bras droit, s'était marié sans le prévenir pour la bonne raison que sa femme était une sorcière. Il avait également l'intime conviction qu'elle n'était pas n'importe quelle sorcière, mais une qu'il lui avait ordonné de tuer.
Alaric, capricieux comme un enfant, failli se rendre immédiatement sur le lieu où Théobald combattait, et lui faire payer sa trahison au prix de sa vie...Mais une vengeance bien plus cruelle germa dans son esprit...
Un beau matin de fin de printemps, au château de Valmontcastel, un jeune garçon du village vint en courant tambouriner à la porte des visiteurs. Une des domestiques fit entrer le gamin, qui paressait dans tous ses états, dans la salle où Suzanne et sa belle-mère, qui s'entendaient fort bien, lisaient ensemble. Dame Lisianne, une grande femme au visage osseux et aux cheveux presque aussi clairs que ceux de son fils, lui ordonna de parler, pensant, à raison, qu'il était arrivé un malheur. Et Suzanne, qui avait ordre de ne pas parler devant une personne autre que son mari ou sa belle-mère, écouta attentivement.
Scusez, mesdames...Voilà qu'mon père, qu'est bûcheron, m'envoie vous prév'nir de queuqu' chose de pas bien habituel...
- Parlez, mon garçon. Le pressa Lisianne, inquiète.
- C'est qu'y a comme une troupe de gens d'arme qu'avance vers chez nous, ma Dame.
Lisianne jeta un regard surpris à sa belle fille.
- Théobald, déjà ? S'étonna-t-elle.
Le gamin secoua la tête.
- Nenni, ma Dame. C'est pour ça qu'mon père, qu'est bon homme, m'envoie : ceux-ci portent point les couleurs de vot' fils, not Seigneur. Ils ont point de bannière, sauf un seul, qui porte un drapeau avec comme un serpent noir aux yeux rouges dessus, ma Dame.
Lisianne fut tout à coup tremblante d'angoisse. Elle poussa le garçon vers l'extérieur.
- Merci milles fois, petit. Ecoute-moi bien : je veux que tu préviennes tout ceux que tu trouveras de partir de chez eux, de ne prendre que le nécessaire, et de venir se réfugier au château. Vite ! Dit Lisianne.
La mère de Théobald donna l'ordre de sonner l'alerte. Les gens se pressaient, bien vite, au château, prenant avec eux eau, pain, et couvertures.
Lisianne et sa bru se trouvèrent seules dans la tour de guet, voyant à leur tour les hommes d'Alaric marcher vers elles.
- Mon fils vous a parlé de l'Ordre de la Vipère, Suzanne. Et vous a dit à quoi vous avez échappé. Commença-t-elle.
- Je sais, ma Dame. Je sais bien que tout cela est ma faute...S'excusa Suzanne.
- Ne dites point de sottise ! Vous êtes la seule bonne action de mon fils. Mais nous la payerons cher, je le crains...Ils aiment le sang. Et ils tueront le plus de monde possible...Ils viennent maintenant parce qu'ils savent que Théobald et ses hommes ne sont pas là.