Des mains touchèrent son corps, l'allongèrent, et, peu à peu, elle se remit à voir le présent. Des visages soucieux se penchaient vers elle, et elle contemlait le toit du bus, où étaient fixées de barres de métal qui brillaient étrangement.
- Mademoiselle? Vous allez bien? Demanda une voix nasillarde.
Judith constata que le bus s'était arrêté, et que la conductrice la fixait d'un regard inquiet. Elle se releva. C'était certain, elle serait en retard pour le cours de sociologie.
Des tas d'yeux la suivaient.
- Vous ne voulez pas que j'appelle une ambulance? Demanda la conductrice.
Judith déclina l'offre. Une ambulance. Surtout pas.
- C'était une crise de spasmophilie, rien de plus. Un peu effrayant, mais pas bien grave. Mentit Judith.
Au moment où elle se retourna, son regard croisa deux iris d'un bleu glacé, surmontés de sourcils blonds pâles. La jeune fille eut un mouvement de recul. Elle reconnut tout à coup la carrure, le visage digne d'une statue grecque, les cheveux pâles, et le regard d'acier qui s'était laissé attendrir par la beauté et l'intelligence de Suzanne.
Dans sa tête, tout se mélangea soudain, elle était quasiment certaine qu'il ne faisait pas partie de l'univers magique. Ce n'était ni un vampire, ni un croque-mitaine, ni un sorcier, ni un loup-garou. Certes, son âme était très âgée, mais il pouvait très bien être une réincarnation.
La conductrice ordonna à tout le monde de reprendre sa place, et redémarra son engin. Elle venait de perdre, elle aussi, du temps sur son itinéraire.
Judith suivit les cours de la matinée avec autant de motivation que possible, le chevalier du bus occupant toujours ses pensées.
Aux alentours de midi, elle sortit de l'amphi, bouscula ceux qui discutaient dans les couloirs, puis rejoignit Marie devant l'université.
Elle portait une veste en jean ouverte sur un pull d'un rouge criard, une longue écharpe de laine blanche, et ses longues jambes charnues et galbées étaient joliment moulées dans un caleçon noir. Elle portait des bottines d'un bleu vif. Marie avait un don pour avoir des chaussure extravagantes, mais cela n'avait pas d'importance, puisque tout le monde, garçon ou fille, jeune ou vieux, avait les yeux rivés sur ses fesses ou sa poitrine.
Marie n'avait aucune amie, hormis Judith. Aucune fille n'aurait voulu qu'elle rencontre son petit ami.
Les deux jeunes filles, l'une sur laquelle se fixaient tous les regards, et l'autre sur laquelle ils glissaient, s'éloignèrent ensemble en direction de la sandwicherie la plus proche.
- Alors, Ma Soeur? Bonne matinée? Demanda Marie, en allumant une cigarette.
Ma Soeur était le surnom qu'elle donnait à Judith, qui, à ses yeux, faisait figure de sainte.
- Oui. Super. Mentit Judith. Et toi, ta nuit? Enchaîna-t-elle pour détourner la conversation.
- Bof. Gus est surtout une grande gueule...Répondit Marie en haussant les épaules.
Elles tournèrent dans une rue moins fréquentée du centre.
- Tu sais, je t'ai vraiment entendu crier, l'autre soir. Dit Marie, en baissant légèrement la voix.
- C'était un cauchemar. Rien de bien important...Dit Judith en secouant la tête.
- Un jour il faudra que tu m'expliques...Soupira Marie.
- Que j'explique quoi?
- Ce qui s'est passé pendant ton enfance pour que tu sois comme ça...
- Comme quoi, s'il te plaît? Fit Judith, en levant les sourcils.
- Oh te fous pas de moi. Tu fais des cauchemars, tu t'habilles comme l'as de pique, tu te caches, tu n'as aucun petit ami, et pour autant que je sache, je suis la seule à qui tu adresses la parole. Enuméra Marie, en tirant sur sa cigarette.
Judith haussa les épaules.
Son enfance avait été plutôt mouvementée, c'était vrai. Ses dons bizarres avaient failli rendre ses parents fous. Ils passaient parfois deux jours à chercher leur fille qui avait disparu pendant la nuit, et ce à moins de 5 ans. Judith était une gamine étrange, qui restait en contemplation des heures durant, qui paraissait voir des choses invisibles, et qui discutait avec des gens qu'elle était la seule à voir. Sa mère tablait sur de l'autisme léger, et son père sur une aliénation mentale.
Pour finir, aux alentours de sept ans, ils avaient envoyé leur fille chez son grand-père. Le vieil homme vivait avec son frère et sa mère, et tous les trois, dans une vieille maison de campagne, ils avaient convaincu Judith de parler avec les vivants. Jusque là, elle ne s'adressait qu'aux morts.
C'était son arrière grand mère, une dame ridée comme un vieux fruit, qui lui avait dit qu'elle était sorcière. Elle la croyait, l'écoutait, et la considérait saine d'esprit. Son grand père et son grand oncle étaient des hommes bons, taciturnes mais aimants, et, tous les trois, ils avaient fait en sorte qu'elle soit en mesure de vivre parmi les non-morts. C'était grâce à eux si Judith était capable de faire des études, et lorsqu'elle rentrait, pendant les vacances, elle ne retournait pas chez elle, mais chez son arrière grand-mère, qui, malgré son âge, semblait en meilleure forme que ses fils.
Tout cela, elle ne l'avait jamais dit à Marie, ni à qui que ce soit. Elle avait toujours un mal fou à faire confiance à ses contemporains, et ne trouvait jamais rien à leur dire. Ils ignoraient la véritable solitude, celle qui vous bannit à tout jamais du monde. Ils ignoraient la peur, l'angoisse, la sensation de disposer en soi d'une force incontrôlable, d'être au ban de la réalité. Judith n'avait presque rien à leur dire.
Marie et elle mangèrent un sandwich en se moquant des maigres performances nocturnes de Gus.
Judith retourna en cours l'après-midi, accompagnée pendant quelques heures par Lise, qui allait et venait, écoutait ce qui l'intéressait, puis se balladait dans l'amphi. Ensuite, la jeune fille et son âme errante se rendirent à la bibliohtèque, et Judith révisa avant de feuilleter l'encyclopédie. Elle le faisait surtout pour Lise. Lise disait une lettre, au hasard, et Judith devait lui trouver une personne dont le nom commençait par cette lettre. Parfois, Judith se demandait ce qui se passerait si elle finissait par trouver le croque-mitaine de Lise, et que celle-ci s'en allait. Elle s'était tellement habituée à sa présence.
Pour finir, Lise s'en alla aux alentours de 19 heures, et comme il faisait déjà nuit, Judith décida de rentrer. Elle lut quelques lignes d'un livre d'histoire dans le bus, s'arrêta à son immeuble, puis monta à pas silencieux jusqu'à sa chambre.
La minuterie du couloir s'éteignit au moment où elle mettait sa clé dans la serrure, et elle ne prit pas la peine de la rallumer.
Judith poussa la porte de sa chambre, et avant même qu'elle n'ait pu atteindre l'interrupteur qui commandait l'applique murale derrière son lit, quelque chose l'attira dans l'obscurité.
Une main se posa sur sa bouche, et une autre la ceintura au niveau des coudes. Son assaillant avait une force considérable, et Judith poussa un cri étouffé.
- Je ne vous veux aucun mal...Murmura une voix masculine.
La main qui était plaquée contre sa bouche s'écarta, et Judith poussa un cri, qui fut interrompu lorsque la large paume lui couvrit à nouveau les lèvres. Judith tenta de se dégager de l'étreinte du mystérieux inconnu, en vain. Sa peur l'envahissait, battait à ses tempes. Elle la sentait irradier, ne pouvait la contenir, et, bientôt, toute la pièce vibrait au rythme saccadé de son coeur. L'ampoule de l'applique se mit à clignoter par intervalles, et la minuscule vitre était sur le point de s'ouvrir, des courants d'air violents en frappaient le carreau, et la poignée tournait imperceptiblement.
L'agresseur parut s'inquiéter, mais il ne semblait pas surpris le moins du monde par ces manifestations étranges.
- Ne criez pas. Je ne vous veux aucun mal! Je suis de votre côté. Vous êtes en danger. Dit il tout bas, en relâchant son étreinte.


